Dans le 18e, trouver un médecin relève du parcours du combattant
- Justin Lainé
- 26 mars
- 3 min de lecture
Classé en zone d'intervention prioritaire depuis 2022, le quartier Marx Dormoy cumule manque de praticiens et délais d'attente à rallonge. Rencontre avec ceux qui vivent le désert médical de l'intérieur, et avec ceux qui tentent de le combler.
Rue Marx Dormoy, un mardi matin. Devant un cabinet médical, une feuille A4 collée à la vitre annonce : “Le Dr K.* ne prend plus de nouveaux patients.” Inutile de chercher plus loin dans la rue : la situation est identique. Dans ce quartier du nord-est parisien, trouver un médecin traitant tient plus de l'exploit que de la démarche administrative.
Lucie, 24 ans, habite le quartier depuis deux ans. La jeune femme n'a toujours pas réussi à se faire suivre par un généraliste. “Ça fait plus de deux ans que je suis ici, et je n'ai toujours pas réussi à trouver de médecin traitant”, explique-t-elle. “Dès que j'ai un problème de santé, je patiente au moins une semaine avant de trouver un rendez-vous. Il faut vraiment pas être pressé. Je suis parfois obligée de changer d'arrondissement. C'est un vrai problème pour moi, et pour tous les gens que je connais dans le quartier d'ailleurs.” Son témoignage n'a rien d'exceptionnel dans ce coin du 18e.
Un désert médical en plein Paris
Le 18e et le 19e arrondissements sont classés en zone d'intervention prioritaire (ZIP) par l'Agence Régionale de Santé Île-de-France : la catégorie la plus critique. Les habitants de ces zones n'ont accès qu'à 2,5 consultations médicales par an. Un chiffre glaçant quand on sait que la moyenne nationale recommandée tourne autour de quatre à cinq consultations annuelles pour un adulte.
Le paradoxe parisien est bien connu des spécialistes : Paris présente une densité de médecins deux fois supérieure à la moyenne nationale avec 354 généralistes
pour 100 000 habitants, mais la capitale abrite des zones considérées comme des déserts médicaux. La différence avec les autres déserts médicaux français est que Paris souffre non pas d'un problème de distance, mais d'un problème de délais d'attente.
Autrement dit, les médecins existent, ils sont juste concentrés dans les arrondissements les plus aisés, et ceux du nord-est croulent sous les demandes. Depuis 2018, la situation à Paris et en banlieue n'a cessé de se dégrader : selon l'ARS Île-de-France, 86,7 % de la population francilienne vit aujourd'hui dans un territoire où l'accès aux soins est difficile ou l'offre insuffisante.
"Je croule sous les demandes"
C'est dans ce contexte que Sindy Yong a choisi de s'installer en début d'année au cabinet médical Paul Laurent, dans le 19e arrondissement. Jeune médecin généraliste, elle aurait pu rejoindre un cabinet dans un arrondissement moins tendu, mais elle a délibérément choisi ce quartier. “Dès que je suis arrivée, les demandes de prise en charge se sont enchaînées. Des habitants du 19e et du 18e qui peinent à trouver un médecin traitant, ou un médecin tout court, il y en a énormément”, confie-t-elle. “J'aurais aimé faire encore plus, ouvrir quelque chose à moi. Mais le prix des cabinets à Paris, c'est vraiment compliqué quand on débute.”
Son témoignage illustre une réalité documentée : les médecins généralistes qui exercent dans ce secteur sont surchargés et doivent régulièrement refuser des patients, ce qui constitue une véritable souffrance pour des professionnels formés à soigner. La difficulté de s'installer financièrement dans la capitale aggrave le problème à sa source : les jeunes praticiens qui voudraient venir ne peuvent tout simplement pas se le permettre.
Ce que promet le nouveau maire
Emmanuel Grégoire, élu le 22 mars, a fait de l'accès aux soins de proximité l'un de ses axes forts. Son programme prévoit la création de 100 nouveaux lieux de soins en secteur 1 (publics, associatifs et libéraux) dont au moins 7 grands centres de santé municipaux créés ou agrandis, pour offrir 100 000 consultations supplémentaires chaque année. Ces structures accueilleraient toutes les générations, sans dépassement d'honoraires.
L'intention est là. Mais l'outillage municipal a ses limites : Paris ne compte aujourd'hui que 68 % de généralistes en secteur 1, contre 90 % en France métropolitaine. Et la santé reste une compétence d'abord nationale ; la mairie peut faciliter les installations, subventionner les loyers, créer des centres, mais elle ne peut pas contraindre les médecins à s'installer là où les besoins sont les plus criants.
Pour Sindy Yong, la bonne volonté ne suffira pas sans une aide concrète au démarrage : “Si la Ville proposait vraiment des locaux à coût réduit en échange d'un engagement de secteur 1, ça changerait tout pour des jeunes comme moi.” Une piste que le programme Grégoire évoque en creux, sans en faire une promesse chiffrée et datée.
Lucie, elle, attend de voir. “Je veux bien croire qu'il va faire des choses. Mais ça fait des années qu'on nous dit que ça va s'améliorer dans le quartier. Moi, j'ai juste besoin d'un médecin.”



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