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Interview ● Dealing For Dimes, quand la manif’ est dans le pit

  • Photo du rédacteur: Issa Sedraoui Cochet
    Issa Sedraoui Cochet
  • 22 déc. 2025
  • 9 min de lecture

Dernière mise à jour : 16 janv.

En 2016, entre les murs d’un lycée, un groupe se forme avec une ambition simple : jouer de la musique. Depuis, les membres de Dealing for Dimes se revendiquent du queercore et ne cessent de porter leurs revendications grâce à un punk sans concession. Étendard flottant au vent, Heather, Tate et Raphaël se battent pour une fosse et un monde plus juste. Rencontre avec la·e chanteur·euse, la batteuse et le bassiste.


Heather, chanteur·euse de Dealing For Dimes, en train de crowd surfer en concert. Photographie : ©Matihldeuh
Heather, chanteur·euse de Dealing For Dimes, en train de crowd surfer en concert. Photographie : ©Matihldeuh

Qu’est-ce qui vous définit comme un groupe de queercore ?


Raphaël : Le queercore, c'est issu du riot. Donc, c'est des groupes purement queer féminins au départ, qui évoluent surtout dans le punk, un peu dans le métal et leurs dérivés. C'est avant tout pour mettre en avant les combats queer, mais surtout du point de vue queer féminin.


Heather : Déjà il y a nos revendications. Moi je suis non-binaire, donc j'ai beaucoup de choses à dire. On s'en fout un peu du genre, mais en même temps, on essaie de mettre en avant un peu ces minorités, que sont les femmes, les personnes racisées, les personnes non-binaires, transgenres, etc. Et c'est vrai que dans la scène punk parisienne, c'est quelque chose qu’on voit de plus en plus. Avant, c'était beaucoup de groupes, avec que des hommes et moins de revendications. On essaie un peu de trouver cette légitimité en tant qu'artiste et musicien·ne.


Raphaël : Pour moi, les caractéristiques du queercore qu'on respecte, c'est un frontman avec une voix féminine qui scream des messages queers, politique et engagés et qui revendique son corps sur scène.


Tate : Il ne faut pas oublier que le style Riot Grrrls, c'était hyper féministe, mais aussi hyper transphobe et hyper raciste. C'était vraiment du féminisme par les blanches, pour les blanches et qui comptait pas dans ses rangs les personnes transidentitaires. Pour moi, c'est important de dire que la queercore, ça rebondit sur les Riot Grrrls, mais on veut pas faire comme les Riot Grrrls. C’est une dérive dans le sens où on veut inclure toutes les minorités : les minorités racisées, comme les minorités de genre. Je sais que ça revient de ouf en ce moment, mais j’ai un problème avec le terme « Riot Grrrl ». J'aimerais bien qu'on trouve un autre terme.


Se réapproprier le terme ne suffit pas ?


Tate : On peut se réapproprier le terme, mais il est déjà ancré par tellement de gros noms comme les Bikini Kills ou Courtney Love. Contrairement à ses figures, on veut également mettre en avant les minorités sociales. Personnellement, je suis TDS (travailleuse du sexe). C'est une minorité à cause de leur précarité. La précarité peut venir de ton genre. Rien qu'en étant une femme, t'es forcément plus précaire qu'un homme, en général.


Ça prend des putains de générations de sortir de la pauvreté ou de la précarité. Le queercore, ça prend tout ce pan là d’inclure les minorités sociales, les minorités raciales et les minorités identitaires.


"Ça prend des putains de générations de sortir de la pauvreté ou de la précarité. Le queercore, ça prend tout ce pan là d’inclure les minorités sociales, les minorités raciales et les minorités identitaires." Tate

La scène hardcore, et aussi son public, a toujours été dominée par les hommes cisgenre, blancs et hétérosexuels. Est-ce que vous avez réussi à amener d'autres gens à vos concerts ?


Tate : Ça reste un combat de chaque concert. Je t'avoue, il y a encore des concerts où on se prend entre copain·es, bras-dessus, bras-dessous, et on va devant. L’espace est toujours trop pris par des hommes qui sont en train de se foutre des patates. C'est chiant.


Heather : Et qui te foutent des patates aussi !


Tate : Ça devient relou. Autant, le groupe sur scène, il peut être super, mais le public peut être naze.


Heather : C'est aussi au groupe qui est sur scène de donner l'exemple.


Tate : Quand tu veux faire un moche pit où tu balances tes bras comme un fou furieux, tu le fais loin des autres parce que tu n’as pas à déranger l'expérience de quelqu'un. Ou alors, il y a un pit qui est fait pour ça. Tout le monde doit être le bienvenu. Si on met les gens à l'écart dans le pit, on met les gens à l'écart dans la vie. Il ne faut pas qu'il y ait un rapport de force.


Heather : Il y a pas mal d'artistes féminines qui ne veulent plus faire de crowd surfing parce qu'elles n'étaient pas safe. Les gens en profitaient pour les toucher, les violenter… Lors des derniers concerts, j'en ai pas mal fait de et c'est une peur que j'ai parfois.

Comme je suis torse nue, je me dis que les gens vont essayer de me toucher les fesses, les seins, etc. J'ai toujours un peu cette appréhension, même si je sais que je suis en milieu safe, Je me demande : “est-ce que là, il y a un connard qui va en profiter ?”.


Tate : Il faudrait limite faire un cours de pogo où on t'apprend ce que tu peux faire et ce que tu ne peux pas faire dans les pogo.


Raphaël : je pense que c'est le job de l'artiste. Son rôle c’est aussi d’être attentif·ve à ce qu'il y a autour.


Tate : T'es une sorte d'influence pour ton public. Par exemple, j'étais dans le pit à un concert du groupe Blastfem et il y a un man qui a enlevé son t-shirt. Je l'ai attrapé et je lui ai dit de remettre son t-shirt. Il a refusé. Lisa, la chanteuse du groupe, a remarqué l’embrouille et a arrêté le concert. Elle lui a dit : “soit tu remets ton t-shirt, soit tu dégages”. Le mec avait tellement un ego surdimensionné qu'il est parti au lieu de juste le remettre. C'est le genre d'action dont on a besoin.


"Tout le monde doit être le bienvenu. Si on met les gens à l'écart dans le pit, on met les gens à l'écart dans la vie. Il ne faut pas qu'il y ait un rapport de force." Tate

Dealing for Dimes en plein concert. Photographie : ©Matihldeuh
Dealing for Dimes en plein concert. Photographie : ©Matihldeuh

Dans beaucoup de concerts à dimension politisé, la place du visuel semble être un paramètre important. Il y a du drag, du strip, etc. Pour vous, pourquoi ces performances sont importantes durant les concerts ?


Tate : Souvent, les gens nous appellent pour des événements assez politisés. Par exemple, le concert pour la Palestine « Noise Against Silence » était vraiment fait pour mettre en avant le génocide palestinien. Mais même quand ce sont des événements qui sont assez random, on prend quand même toujours l'actualité politique du moment et on se l'approprie.


Heather : C'est aussi pour ça qu'on a pris l’habitude d’écrire des choses dans mon dos.


Tate : Oui, on avait écrit « Free Palestine » pour « Noise Against Silence » mais ça peut être des choses un peu génériques, genre « Only girls in the pit », « Stay out of my uterus » ou encore « Fuck the CIS-tem ».


Heather : J'ai plusieurs amis qui m'ont dit avoir écrit dans leur dos « Fuck the Cis-tem » et qui ont même repris des paroles à nous sur leur banderole.


Tate : En fait, on veut que ce soit limite de la manif musicale. Et visuellement, on veut que ce soit clair et net. Il n'y a pas à se poser la question de « Est-ce qu'iels sont politisé·e·s ou pas ? ».


Heather : Notre façon de jouer, notre manière d'être sur scène, elle est très théâtrale. C’est notre essence même, on veut accentuer ces trucs-là. Mais pour moi, le visuel et la prise de parole, ça doit aller ensemble.


Tate : Pour nous, c'est impensable de ne pas mettre en avant nos idées politiques. S’il y a un label qui vient nous voir et qui nous dit vous n'avez pas le droit de parler de politique sur scène, on décline dans la seconde. C'est impensable. Certes, on veut être connu·e·s mais si on perd toute notre essence, on perd ce pourquoi on a créé ce groupe.


C’est ce dont on parle dans le son Trash Fame. Le morceau traite des personnes qui veulent devenir connu·e·s pour avoir de la thune et qui ne véhiculent plus rien derrière. On a été dans la précarité et on sait ce que c'est. On ne veut pas que Dealing For Dimes devienne un groupe mainstream sans fond politique.


"On ne veut pas que Dealing For Dimes devienne un groupe mainstream sans fond politique." Tate

Et justement, qu'est-ce que vous pensez de cette idée de vivre de la musique ?


Tate : Vivre de la musique, c'est quelque chose qui devrait être normalement complètement accessible. On est dans une société de consommation qui passe par le divertissement.


Les gouvernements ne veulent pas investir dans le divertissement, qui pourtant leur apporte énormément d'argent. Ils investissent seulement dans les mêmes sujets de divertissement, notamment le cinéma.


Pour ce qui est du divertissement musical, ils ne vont jamais mettre de la thune dans l'underground. Il n'y a tellement pas de subventions venant du gouvernement français que même les labels sont en galère. Ils ne peuvent pas prendre tous les groupes qu'ils voudraient parce qu'ils savent qu'il y a plein de bookers qui ne vont pas les faire tourner car ça ne va pas être intéressant financièrement.


Raphaël : Dans le rock par exemple,tu paies cinq musiciens, leur déplacement d'instruments, leur logement, les salles de concert... Et en gros, c'est pour ça que c'est beaucoup plus facile d'être rentable quand tu fais, je ne sais pas, du rap, quand tu fais de l'électro, quand t'es seul sur scène, ça c'est beaucoup plus rentable.


Tant qu'on aura une ministre conservateur comme Rachida Dati, qui a 50 piges, ne connaît rien à l'art et qui va juste mettre plus d'argent dans les musées d’art. Pour moi, la fierté de la France, c'est qu'on est multiple, qu'on est très fort en art, dans tous les domaines, depuis des centaines d'années.


Tate : Il y a tellement de choses à payer de sa poche : les personnes qui te font des visuels, les stickers, les t-shirts, les shoots photos, les masterings et les mixings de ton EP, les clips. Derrière, t'as personne pour te faire de la promo.


Une fois même que tu penses que t'es remboursé, t'es pas remboursé parce qu'il y a une partie qui va à ton label. Pareil pour ton booker, il va te booker 20 dates. Sur les 20 dates, il va prendre, je sais pas, 30 à 40%. Toi, tu prends le restant. Ça veut dire qu'avec le restant, il faut que la salle te paye assez pour que toi tu puisses te faire un cachet en tant qu'artiste. Donc en fait, il y a tellement de trucs où tu penses que t'es rentable, mais non.


Que pensez-vous des réseaux sociaux ?


Tate : Avec DFD, on fait de la musique qui est hyper quali'. Franchement, dans la scène parisienne, on est quand même un groupe qui pèse un peu. Musicalement, on est vraiment loin d'être dégueux. 


À côté, j'ai un autre groupe qui s'appelle les Nanarchistes. On est trois meufs. Aujourd'hui, sur notre compte, on a plus de 800 abonnés. Dites-vous bien, on a fait zéro concert.


Heather : Mais ça, c'est parce que vous êtes des meufs et que vous êtes belles ! C'est là où c'est grave.


Tate : C'est là où c'est grave. Et en même temps, c'est cool pour les nanarchistes parce qu'on est hyper féministe et ça ne peut que être bien que ce soit vu et entendu par des gens.


Cependant, moi, ça m'énerve de voir que ça marche pour les Nanarchistes mais pas pour DFD. À DFD, on ne fait pas de vidéos trendy.


Heather : Moi, je suis désolée, jamais de la vie, je vendrais mon âme au diable. 


Tate : Il faut qu'on le fasse. C'est pas rentrer dans le moule, il faut le voir comme une caisse de résonance.


C'est quoi la suite de Dealing For Dimes ?


Heather : On a réussi à avoir des studios mis à disposition par Paris Anim’ (structure socio-culturelle de la ville de Paris), pour pouvoir répéter gratuitement et enregistrer notre deuxième EP.


Tate : Pour l’instant, on fait une grosse pause de concerts jusqu’à février. Dans notre EP il y aura des chansons qui ne sont jamais sorties et qu’on joue en concert depuis un moment, mais aussi des nouveautés. Une fois que ce sera sorti on refera des concerts, des tremplins et des tournées. Puis rapidement se remettre au taf pour sortir le troisième EP avant l’été.


La DA du premier EP c’était très porté autour des “fleurs fanées”. Le deuxième, ça sera complètement autre chose. C’est encore en élaboration mais la sortie sera pour 2026, avec un clip, des visuels et des concerts…


On va essayer d’atteindre une sphère un peu plus large et de ne plus être indé car ça ne paie pas. Notre but c’est de se faire voir par des professionnels, des gens qui vont adorer ce qu’on fait et qui nous donneront la possibilité de créer.


Interview réalisée les journalistes Issa Sedraoui Cochet et Pierre Kadlub

Propos recueilli le 4 novembre 2025 à Paris

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